Les longues fibres sont-elles vraiment meilleures pour la rumination?

Durant les dernières années, des travaux de recherches novateurs ont remis en question notre compréhension de l’impact de la longueur des fibres sur la performance des animaux. Les résultats suggèrent que les longues fibres peuvent affecter négativement la productivité des vaches sans pour autant améliorer la santé ruminale, comparativement aux fibres qui font de 8 à 19 mm.

Tout a commencé par une étude publiée en 2012 par une équipe de chercheurs italiens. Ils ont voulu comparer la longueur des particules de fourrages avant et après l’ingestion par la vache. Ils ont donc mesuré la longueur moyenne des fibres avant de servir les fourrages. Ensuite, lorsque la vache avait fini de mastiquer et qu’elle ingérait sa bouchée, ils sont passés par une canule ruminale pour recueillir le tout, et mesurer la longueur moyenne des fibres à nouveau. Imaginez le travail minutieux effectué par les étudiants diplômés! Ça aura valu la peine, parce que les résultats sont plus qu’intéressants (tableau 1).

Le constat est assez simple : peu importe la longueur des particules qu’on donne aux vaches, elles vont mastiquer le tout jusqu’à une longueur de 8 à 13 mm avant d’avaler. Plus les particules sont courtes, moins la vache aura besoin de mastiquer. Mais en quoi est-ce que ça pourrait être nuisible de mastiquer plus longtemps?

Vos vaches ont un horaire chargé

Ça ne parait peut-être pas, mais vos vaches sont très occupées pendant la journée! La majeure partie de leur temps est répartie entre ces 3 tâches : s’alimenter, se reposer et ruminer. Chaque jour, les vaches devraient passer de 3 à 5 heures à s’alimenter, environ 12 heures à se reposer et de 7 à 8 heures à ruminer (majoritairement en position de repos).

Le hic, c’est qu’une trop grande quantité de longues fibres peut augmenter le temps d’alimentation au-delà de 5 heures par jour. Et puisqu’il n’y a que 24 heures dans une journée, ça force les vaches à faire un choix difficile lorsque les fourrages ne sont pas suffisamment hachés : 1) manger moins pour prioriser leur repos, 2) prendre plus de temps à la mangeoire en sacrifiant le temps de repos et de rumination, ou les deux en même temps, comme on peut le voir au tableau 2.

Lorsque la proportion de longues fibres (>19 mm) a été augmentée, les vaches ont diminué leur consommation. Elles ont également passé 2,4 heures de plus à mastiquer (surtout à la mangeoire), ce qui a pénalisé le temps de repos de… 2,4 heures! Dans les deux cas, ça peut entrainer des conséquences négatives sur la productivité.

Lorsque les vaches mangent moins, elles ont tout simplement moins d’énergie et de protéines pour produire du lait. Lorsqu’elles sacrifient le temps de repos, elles vont ruminer moins longtemps en position couchée. Et c’est de cette façon qu’elles produisent le plus de salive tamponnée pour aider à augmenter le pH du rumen. Sacrifier le repos pénalisera donc la santé ruminale et la productivité, particulièrement en matière de gras. Ce n’est pas pour rien qu’on dit que les vaches font du lait en étant couchées! Une méta-analyse récente a d’ailleurs confirmé que plus le temps d’alimentation augmente, plus le lait corrigé produit par les animaux diminue.

Doit-on changer la longueur de hachage?

Avec ces nouvelles connaissances, plusieurs chercheurs et conseillers en alimentation proposent maintenant de mettre en évidence les particules présentes sur le deuxième tamis Penn State (de 8 à 19 mm). Ces particules sont assez courtes pour que les vaches n’aient pas besoin de mastiquer trop longtemps avant d’avaler, mais elles sont assez longues pour bien stimuler la rumination.

Pour ce qui est des particules retenues sur le premier tamis Penn State (>19 mm), elles ne vont pas nécessairement améliorer la rumination, comparativement aux fibres de 8 à 19 mm. En revanche, elles vont potentiellement diminuer la consommation et le temps de repos, en plus d’augmenter le risque de tri. Particulièrement si plus de 10 % de la ration se retrouve sur ce tamis. Rappelez-vous que si les particules sont plus longues que la moitié de la largeur du museau des vaches, elles peuvent les trier.

Une étude récente a démontré que comparativement à une ration enrichie de fibres du deuxième tamis (8 à 19 mm), une ration enrichie de fibres du premier tamis (>19 mm) a diminué le temps de mastication total (alimentation + rumination) des vaches, étant donné que les animaux ont trié davantage pour les particules plus fines. Conséquemment, et aussi parce que la consommation a diminué, la ration enrichie de longues fibres (>19 mm) a entrainé une diminution de la productivité. Une autre étude réalisée dans 79 fermes a montré que les troupeaux qui avaient les meilleurs tests de gras servaient des RTM contenant plus de 49,8 % des particules sur le deuxième tamis, ce qui est plus élevé que les recommandations de Penn State. Ces résultats indiquent que l’on devrait minimiser la quantité de fibre sur le premier tamis Penn State, et plutôt prioriser les fibres sur le deuxième tamis afin d’optimiser la productivité, tout en favorisant une bonne santé ruminale. C’est dans ce contexte que de nouvelles recommandations ont été proposées par l’Institut Miner pour la taille des particules des RTM (tableau 3).

On comprend maintenant mieux pourquoi la présence trop importante de longues fibres peut nuire à la productivité des vaches sans pour autant être bénéfique pour la santé ruminale. Certains ajoutent du foin sec pour apporter un effet piquant dans la RTM. Mais si plus de 50 % de la RTM se retrouve déjà sur le deuxième tamis, est-ce vraiment nécessaire?

Pour les producteurs qui travaillent avec des balles rondes dans un mélangeur, il faut être conscient que ces recommandations ne sont pas vraiment réalistes. Si on les hache trop longtemps dans le mélangeur, on va se retrouver avec ce qu’on appelle communément une « salsa ». C’est-à-dire des fibres qui ont perdu leur rigidité. Ce n’est pas ce qu’il y a de mieux pour stimuler la rumination, et ça risque de causer des problèmes de santé ruminale.

Bref, avant de faire des modifications dans votre ferme, discutez-en avec votre conseiller et assurez-vous de prendre en compte la situation globale. Par exemple, avez-vous observé des problèmes de santé ruminale? Le test de gras est-il satisfaisant? Les fibres contenues dans la ration sont-elles assez piquantes?