Laboratoire vivant – Lait carboneutre : « Ça nous donne des résultats tangibles. »

La Ferme Louison de Normandin au Lac-Saint-Jean participe au projet Laboratoire vivant – Lait carboneutre. Philippe Garneau, un des copropriétaires de l’entreprise, nous raconte comment ça se passe.

Une ferme représentative

Philippe est copropriétaire de la Ferme Louison avec ses parents Louise Gingras et Rémi Garneau depuis 2018. Il est la troisième génération dans l’entreprise qui a été fondée par ses grands parents, il y a 66 ans. « Notre ferme est assez typique, dit Philippe, alors je pense que c’est intéressant pour le laboratoire vivant. On a 82 vaches en lactation et 114 kilos de quota, mais on fait de l’achat en continu. » Le troupeau est composé à 75 % de holsteins et 25 % de jerseys. « C’est un bon mixte. Ma mère préfère les holsteins et moi les jerseys, alors tout le monde est content », ajoute le producteur en riant.

Les veaux, les vaches taries et les génisses sont logées dans une étable froide sur litière accumulée (bedded pack) et les vaches en lactation sont attachées dans une autre partie du bâtiment. « Les vaches vêlent en groupe dans le bedded pack depuis 2018. Les vêlages se déroulent beaucoup plus facilement depuis avec au maximum une intervention humaine par année sur le troupeau. La longévité a même augmenté », affirme le producteur.

« Du côté des cultures, on est un peu serrés, on a 410 acres présentement, alors on prend nos décisions selon les rendements », poursuit Philippe. Les producteurs dédient 100 acres au maïs ensilage et au maïs-grain, de 60 à 100 acres aux céréales et le reste au foin. Il précise : « On cultive, selon les années, de la luzerne, de l’avoine, de l’orge et parfois du canola. En ce moment, on essaie le seigle d’automne. On veut voir si cette culture peut être avantageuse pour notre bilan carbone. »

Dans l’entreprise, Philippe est responsable de la gestion du troupeau et des cultures, son père, de l’entretien et sa mère, de la comptabilité. « Les grandes décisions, on les prend tous les trois ensemble », révèle le producteur. C’est également en famille qu’ils font la traite et s’occupent des différents travaux dans l’étable : « Ma sœur, dit-il, vient aussi nous aider. Elle travaille à temps partagé entre notre ferme et celle de son chum. Elle nous donne un bon coup de main. »

Le producteur de 28 ans a deux enfants âgés de 4 et 2 ans et un nouveau-né de quelques semaines. Il est aussi le beau-père d’un garçon de 10 ans. « Ce que je préfère de mon métier, c’est être mon propre patron et pouvoir passer du temps avec mes enfants sur la ferme. Je les amène avec moi dans l’étable et en tracteur, donne-t-il en exemple. C’est important pour moi de les voir évoluer dans ce milieu-là. »

Le bilan carbone

Philippe et ses parents ont choisi de s’investir dans le projet de laboratoire vivant avant tout par curiosité. « On voulait savoir où on se situait en termes d’émissions et ce qu’on avait à faire pour se rendre à la carboneutralité », explique-t-il. Le producteur affirme que sa famille s’est toujours souciée des questions environnementales. « On n’est pas grano, dit-il, mais tout ce qui va dans le bon sens nous intéresse. »

La première étape du projet a été de réaliser le bilan carbone de la ferme. Philippe précise que les chercheurs se sont concentrés sur l’année 2022 pour faire leur évaluation et qu’ils ont passé en revue les émissions autant de l’étable, de la fosse que des champs.

« On a émis 1 107,4 tonnes de CO2, mais nos sols en ont capté 91,4 tonnes. On est donc à 1016 tonnes. C’est l’équivalent de 3,7 vols Montréal-Cancun », précise Philippe. Si on ramène ces données en kilos d’équivalent CO2 par kilos de lait produit, l’entreprise obtient un résultat de 0,86. La moyenne québécoise est de 1,08. « Grâce au bilan, souligne-t-il, on voit où sont nos forces et où on doit mettre des efforts. La bonne nouvelle, c’est que nos prairies captent beaucoup. On a aussi été surpris d’apprendre qu’on a nourri 13 071 personnes en 2022, pour un quota de 92 kg en moyenne. »

Selon lui, le Laboratoire vivant – Lait carboneutre a l’avantage de prendre en considération la réalité terrain des producteurs, les aléas de la météo et les particularités géographiques de chacun. « Au Lac, 2022 n’a pas été une bonne année pour les cultures, parce qu’on a eu beaucoup d’eau au printemps », se souvient-il. Philippe explique qu’il a dû acheter des intrants plus que d’habitude pour combler les besoins de l’entreprise et que le bilan en tient compte. « Le laboratoire vivant, dit-il, c’est un projet appliqué directement sur nos fermes dans un environnement non contrôlé. Ça nous donne des résultats tangibles. C’est pas un projet caché dans le fond d’une salle. »

Il poursuit : « Nous, les producteurs, on est des personnes d’action. Le laboratoire vivant, c’est basé sur nous. »

Les premiers tests

Maintenant que le bilan carbone de la ferme a été établi, Philippe et les chercheurs peuvent amorcer la phase de test. Déjà, quelques expérimentations ont commencé dans les champs. « On fait des tests sur l’apport azoté pour le maïs. On veut savoir quelle serait la meilleure dose pour avoir le moins de pertes d’azote dans l’air et le sol, dit-il. Est-ce que c’est mieux de labourer le printemps ou l’automne? C’est le genre de question qu’on se pose », ajoutant : « Tout est évalué : la fabrication, le transport, l’épandage et les coûts. Mettre moins d’azote, c’est une économie pour nous financièrement et une manière de réduire les émissions. »

Parmi les prochaines étapes, il y aura aussi la prise d’échantillons de fumier pour évaluer des possibilités de biométhanisation et l’ajout d’additifs réducteurs de méthane dans l’alimentation des animaux. « Dans notre bilan, 49 % des émissions viennent des vaches elles-mêmes, c’est un défi », affirme Philippe.

Le Laboratoire vivant – Lait carboneutre durera cinq ans et Philippe est prêt à s’y investir malgré l’énergie et le temps que ça demande. « Cinq ans dans un projet, c’est un gros engagement, mais c’est important de le faire, indique Philippe. On est fiers d’y participer pour les producteurs d’ici et du reste du Canada. »

En parallèle, Philippe a une autre visée pour l’entreprise. « On veut prendre de l’expansion en construisant une étable neuve robotisée. Le projet devrait voir le jour dans un horizon 0-2 ans », dit-il. Ici encore, le souci de l’environnement sera une priorité. « Ce sera un bâtiment du futur. On veut une étable avec la plus faible empreinte carbone possible », résume-t-il.

Et la carboneutralité dans tout ça?

Philippe reste lucide : atteindre la carboneutralité sera, selon lui, un grand défi. Il est tout de même confiant. « C’est sûr que ce ne sera pas une balade de santé dans le parc, mais avec le laboratoire vivant, on a des données concrètes, dit-il. La durabilité de nos fermes est aussi au cœur de la carboneutralité. Il ne faut pas oublier l’humain derrière la production et qu’un revenu en conséquence de nos actions sera nécessaire. »

Qu’est-ce que le laboratoire vivant – Lait carboneutre?

Le Laboratoire vivant – Lait carboneutre vise à accompagner les producteurs de lait dans un processus d’amélioration de leur bilan carbone en mesurant les impacts et les retombées de l’adoption de pratiques de gestion bénéfiques codéveloppées, améliorées et adaptées au contexte de différents types de fermes laitières. Il réunit des producteurs agricoles, des scientifiques et d’autres intervenants du secteur pour élaborer et tester conjointement des solutions visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre et à séquestrer le carbone dans des conditions réelles.

La réalisation de ce projet est possible grâce à une contribution de 7 millions de dollars sur 5 ans (2023-2028) offerte par Agriculture et Agroalimentaire Canada dans le cadre du programme Solutions agricoles pour le climat – Laboratoires vivants et à un investissement de 500 000 $ de Novalait.

Pour en apprendre plus sur le Laboratoire vivant – Lait carboneutre, consultez l’article publié dans la revue Le producteur de lait québécois de novembre 2023.