Une politique agricole qui nous est propre

Le président américain ne cesse de s’en prendre à notre système de gestion de l’offre. Ce faisant, il élude complètement la question des subventions en agriculture votées année après année par le Congrès américain sous la forme du Farm Bill. C’est leur choix, ça leur appartient. Nous avons aussi le droit de faire nos propres choix.

Et c’est exactement ce que les producteurs laitiers du Québec et des autres provinces ont fait lorsque, dans les années 60 et 70, a été instaurée la gestion de l’offre dans notre secteur par la Loi sur les offices des produits agricoles adoptée par la Chambre des Communes. Cela donne le mandat au Comité canadien de gestion des approvisionnements de lait (CCGAL), présidé par la Commission canadienne du lait (CCL), d’administrer la gestion de l’offre. Les producteurs de toutes les provinces y sont représentés.

Les offices de mise en marché de chaque province, comme les Producteurs de lait du Québec ici, ont eu par la suite la responsabilité de distribuer et d’administrer les droits de production des producteurs de leur province. À l’origine, avant l’établissement de la gestion de l’offre, il existait une grande fluctuation des revenus des producteurs pour leurs ventes de lait, en fonction de la surproduction ou de la sous-production. Pour les consommateurs, les prix sur les tablettes changeaient fréquemment. Pour un produit périssable comme le lait, ce système était tout à fait intenable, à l’opposé de la durabilité.

Deux phénomènes se sont alors produits. D’une part, les producteurs se sont unis afin de mettre en marché collectivement leur lait, parlant ainsi d’une seule voix avec les acheteurs. D’autre part, les producteurs ont demandé et obtenu l’élaboration d’une politique agricole qui répondait, et répond toujours, à leurs besoins : la gestion de l’offre. Il a donc été plus facile d’arrimer la production aux besoins réels du marché et d’obtenir un revenu plus juste et plus stable pour les producteurs, mais aussi pour les consommateurs. La durabilité des fermes ainsi améliorée, le gouvernement tirait également avantage du fait que des entreprises dans toutes les régions contribuent à l’essor économique du Québec, du Canada.

Les États-Unis ont fait un choix différent. On pourrait penser qu’il s’y applique un libre marché pur, mais ce serait erroné. Alors que les producteurs d’ici tirent 100 % de leur revenu des ventes aux acheteurs et, ultimement, des ventes aux consommateurs, les producteurs américains sont subventionnés. Les consommateurs américains payent leur lait deux fois : une fois à l’épicerie et une fois dans leur déclaration d’impôt. Ce lait pesamment subventionné et en surproduction leur cause un problème : comment l’écouler? Leur réponse a été de pratiquer du dumping sur d’autres marchés.

Afin de protéger les entreprises d’ici et les avantages que représente une activité économique sur l’ensemble du territoire tout en contribuant à la souveraineté alimentaire, le gouvernement canadien a imposé des tarifs aux produits laitiers venant d’ailleurs. Une décision qui n’est pas sans brèche, cela dit. 8,4 % du marché intérieur canadien a été cédé lors des trois récentes négociations d’accords commerciaux. Les Américains à eux seuls ont accès à 3,9 % de notre marché. Un accès unique, réservé à leurs produits. « The best deal ever », avait déclaré le président Trump en 2018. Or ça ne semble plus être le cas aujourd’hui. C’est à se demander ce qu’il recherche.

À vrai dire, nous savons ce qui l’agace : notre gestion de l’offre et ses avantages. Plutôt que de bâtir chez lui un système similaire qui favorise l’équité entre les entreprises laitières, améliore le rapport de force des producteurs dans leurs discussions avec les acheteurs, promeut l’achat local, la fraîcheur des produits, la stabilité des prix, le tout en évitant le gaspillage alimentaire, le président américain remet en question notre politique et notre souveraineté à l’appliquer.

Si les Américains sont libres de leurs choix, de continuer de pomper des milliards de dollars dans le Farm Bill, nous avons aussi le droit de faire les choses autrement. Alors que plusieurs acteurs politiques au Québec et au Canada doivent se positionner sur ces enjeux fondamentaux pour notre secteur, nous ne demandons rien de moins qu’un engagement ferme et sans compromis à protéger la gestion de l’offre dans son intégralité, et nous réitérons notre refus d’être une monnaie d’échange durant le conflit commercial ou pour une éventuelle négociation.