Santé des veaux : comment faire mieux quand tout semble normal?

Les pertes liées à la santé des veaux, notamment celles causées par les maladies, sont difficiles à quantifier. Grâce à un indicateur utilisé en médecine humaine, ces pertes ont été évaluées dans plusieurs fermes de la Montérégie. Les troupeaux les plus en santé montraient un transfert plus efficace de l’immunité passive, un meilleur développement des veaux et des prix de vente plus élevés à l’encan.

Des indicateurs de pertes de santé existent déjà en médecine humaine, et sont notamment utilisés par l’Organisation mondiale de la Santé pour faire des comparaisons entre différents pays. En pratique, les indicateurs permettent d’identifier les actions à prioriser en santé et d’évaluer leur relation avec le coût des investissements liés à une intervention en particulier. Les autorités sanitaires, disposant de ces informations, les utilisent afin de prendre de meilleures décisions quant à l’utilisation des ressources publiques pour réduire les problèmes les plus graves de façon efficace. Les décisions qui sont applicables à une région ou un pays pourraient ne pas être aussi intéressantes ailleurs. Ce système permet donc de prioriser les actions en fonction des besoins spécifiques de chaque population ou situation. En santé animale, notamment chez les bovins laitiers, ce genre d’indicateurs de pertes de santé et d’analyse ne sont pas encore très utilisés pour soutenir la gestion de la santé des troupeaux.

Un indicateur de pertes de santé chez les veaux peut être utilisé pour répondre à plusieurs questions. Par exemple, quel est le principal problème de santé chez les veaux dans chaque ferme? Est-ce l’omphalite, la diarrhée ou les maladies respiratoires, en tenant compte de l’impact de chaque maladie? Ces pertes sont-elles davantage liées à la maladie proprement dite ou à la mortalité précoce Comment les fermes se comparent-elles en termes de pertes de santé?

À partir de ces réflexions et en tenant compte de l’utilisation potentielle de cet indicateur chez les veaux, un groupe de chercheurs de la Faculté de médecine vétérinaire (FMV) de l’Université de Montréal a réalisé un projet de recherche afin d’estimer les pertes de santé chez les veaux en adaptant un indicateur utilisé chez l’humain, connu sous le nom d’Années de vie corrigées de l’incapacité (AVCI). Cet indicateur combine des informations sur le temps de vie vécu avec une maladie, en considérant son impact, et sur le temps de vie perdu en raison d’une mortalité précoce.

Un total de 40 fermes laitières situées en Montérégie, dont la majorité était cliente de la clinique ambulatoire bovine de la Faculté de médecine vétérinaire, ont participé à cette étude. De 2022 à 2023, la santé de 1 908 veaux laitiers a été évaluée par un médecin vétérinaire avec l’aide d’un technicien. Le transfert de l’immunité passive chez les veaux âgés de 1 à 10 jours de vie a été mesuré. La mortalité des veaux a également été suivie dans ces troupeaux à l’aide d’appels téléphoniques de ce même médecin vétérinaire auprès de chaque producteur responsable de l’élevage des veaux. Pour évaluer la performance en termes de croissance, durant la même visite, l’indice de masse corporelle (tenant compte du poids ainsi que de la largeur et de la hauteur) des veaux âgés d’environ six mois a également été évalué. Un autre indicateur de performance utilisé était le prix de vente des veaux envoyés à l’encan. Il a ainsi été possible de connaître le prix de chaque veau pour tous les troupeaux pendant l’étude.

Une autre partie importante du projet concernait la perception des producteurs et des médecins vétérinaires quant à l’impact des maladies et des syndromes fréquents chez les veaux laitiers. Un total de 40 producteurs responsables de l’élevage des veaux et 52 médecins vétérinaires du Québec ont participé à cette enquête de perception.

La dernière partie de ce projet a donc combiné les informations sur la santé des veaux, la perception de l’impact des maladies et le nombre de décès afin d’estimer les pertes globales de santé chez les veaux pour chaque troupeau.

La santé des veaux par troupeau

La diarrhée est le problème le plus fréquemment observé, avec une prévalence médiane de 28,6 % (de 2,8 à 46,4 %) des veaux par troupeau. Les maladies respiratoires, bien que moins fréquentes, ont une prévalence médiane de 7,2 % (de 0 à 28,6 %) des veaux. Elles représentent également une cause majeure de mortalité, étant responsables de 15 décès sur 65 (23,1 %), ce qui en fait la deuxième cause de mortalité après la dystocie, soit 22 décès sur 65 (33,8 %). La prévalence médiane des échecs de transfert d’immunité passive était de 23,9 % (de 0 à 59,1 %), indiquant que, dans 50 % des troupeaux, la proportion de veaux n’ayant pas bénéficié d’un transfert adéquat d’anticorps maternels était d’environ 1 veau sur 4 ou plus.

Un indicateur de pertes de santé chez les veaux

Pour estimer les pertes de santé liées à la présence des maladies, la prévalence de chaque maladie a été combinée avec la perception de son impact provenant des producteurs et des médecins vétérinaires (figure 1). On observe une médiane d’environ deux années de vie vécues avec différentes maladies pour chaque groupe de dix veaux évalués. Cela veut dire que, pour dix veaux, environ deux années de vie sont vécues avec des maladies. Cette analyse permet d’identifier la principale cause de perte de santé liée à la présence de maladies par troupeau et de le comparer avec les autres troupeaux.

Par la suite, ces informations ont été combinées avec le temps de vie perdu en raison d’une mort précoce. Par exemple, si l’espérance de vie à la naissance d’un veau au Québec est de 5,2 ans et que celui-ci décède à l’âge d’un mois, cela représente 5,1 années de vie perdues. Au total, une médiane de trois années de vie vécues avec une maladie ou perdues a été observée pour chaque groupe de dix veaux évalués (figure 2). Cela signifie que, par exemple, pour une ferme spécifique et pour chaque dix veaux, un total d’environ deux années de vie sont vécues avec des maladies, tandis que dans une autre ferme, le problème est plutôt lié à la mortalité, avec plus de cinq années de vie perdues en raison de décès précoces. Plusieurs scénarios ont été observés parmi les différentes fermes évaluées.

Ces pertes globales de santé par troupeau étaient associées à la qualité du transfert d’immunité passive. Les fermes présentant moins de pertes affichaient un meilleur transfert. Une relation a également été observée entre les pertes de santé, le développement des veaux à six mois et le prix obtenu à l’encan. Les troupeaux présentant moins de pertes de santé comportaient des veaux avec un meilleur indice de masse corporelle et un meilleur prix de vente.

Cet indicateur a donc montré des résultats prometteurs, permettant de combiner des informations sur la morbidité et la mortalité en tenant compte de l’impact des différentes maladies. Il démontre également sa pertinence non seulement pour les fermes laitières, mais également pour la filière des veaux lourds du fait de l’association avec le prix de vente des veaux laitiers, qui est un indicateur corrélé avec la qualité des veaux en engraissement. Il pourrait contribuer significativement à l’identification des priorités en matière de santé des veaux.

Toutefois, pour optimiser son utilisation, il serait nécessaire de s’appuyer sur les données issues des systèmes de gestion des fermes et d’assurer un enregistrement précis des informations de santé et de mortalité. De plus, à l’avenir, la relation entre ces pertes de santé pourrait être explorée en lien avec la production laitière. Cet indicateur pourrait aussi être utilisé dans des analyses économiques afin d’aider les producteurs à prendre de meilleures décisions, notamment pour la réduction des coûts et l’amélioration de la performance de leur troupeau.