Dans le « bon vieux temps », les résultats d’échantillons de lait étaient beaucoup plus simples à comprendre. Il y avait les Staphylococcus aureus (ou Staph. aureus), les Staphylococcus spp. (les « autres » Staph.), les Escherichia coli (ou E. coli), les Klebsiella spp., quelques Streptococcus spp. (Streptococcus agalactiae, Strep. dysgalactiae et Strep. uberis), des levures (Candida spp.), et on avait vite fait le tour. Mais depuis quelques années, les laboratoires de diagnostics sont passés à la vitesse supérieure. Presque tous utilisent maintenant un appareil nommé MALDI-TOF, l’acronyme pour Matrix Assisted Laser Desorption/Ionization – Time of Flight. Praticopratique, ce que ça a changé, c’est que les laboratoires sont maintenant capables de vous rapporter très précisément les bactéries isolées dans vos échantillons de lait. C’est pourquoi votre médecin vétérinaire obtient parfois des résultats d’analyses plutôt inhabituels. Vous aurez évidemment compris que Machinchose bizarroïde n’est pas un nouvel agent de la mammite! Mais disons qu’on pourrait se poser la question suivante pour plusieurs des bactéries isolées dans vos échantillons de lait : Cette bactérie avec un nom bizarre est-elle un problème réel pour cette vache en apparence saine qui vient de mettre bas ou est-ce juste une curiosité de laboratoire?
Bien entendu, dans un cas de mammite clinique avec des symptômes bien visibles de maladie, votre médecin vétérinaire fera des recommandations et proposera un traitement, si besoin, pour cette vache. Mais lorsqu’un animal sans signes cliniques de mammite est échantillonné pour mieux déterminer son statut de santé du pis, par exemple au vêlage ou dans le cas d’une élévation de son CCS, on peut se poser des questions quant à ces « drôles » de résultats de laboratoire. Afin d’y répondre, dans une étude récente nous avons sélectionné les bactéries les plus fréquemment identifiées dans les échantillons de lait de vaches qui étaient en apparence saines et nous nous sommes demandé :
- Cette bactérie sera-t-elle encore présente dans ce quartier durant les semaines qui viennent?
- Le quartier duquel a été obtenu l’échantillon de lait affichera-t-il un CCS plus élevé qu’un quartier où aucune croissance bactérienne n’est observée (c.-à-d un quartier sain)?
- Le quartier duquel a été obtenu l’échantillon de lait affichera-t-il une production laitière plus faible qu’un quartier sain?
Comment ces bactéries se retrouvent-elles là? Le grand voyage vers l’échantillon!
Une bactérie peut prendre différents chemins pour se retrouver dans un échantillon de lait. Évidemment, des bactéries peuvent être la cause d’une infection de la glande mammaire. Elles seront alors souvent présentes en grande quantité et identifiables grâce à l’analyse en laboratoire d’un échantillon de lait.
D’autres bactéries se trouvent dans la glande mammaire, mais elles sont inoffensives. C’est-à-dire qu’elles ne causent pas de dommage à la glande mammaire et qu’elles ne sont pas la source de problème. Elles sont souvent présentes en plus faibles quantités, mais le laboratoire peut tout de même arriver à les identifier dans l’échantillon de lait.
Finalement, on observe la présence de certaines bactéries dans le canal ou sur la peau du trayon, sur les mains de la personne qui prélève l’échantillon, ou encore sur la queue de la vache qui vole de droite à gauche au moment du prélèvement. Elles peuvent se retrouver malencontreusement dans l’échantillon. Encore une fois, le laboratoire pourra identifier ces bactéries dans l’échantillon, mais elles ne sont évidemment pas la cause de problème non plus.
Les bactéries : le bon, la brute et le truand
Alors, regardons enfin notre liste des suspects. Dans une étude récente, nous avons prélevé des échantillons de lait des quartiers de glande mammaire d’une centaine de vaches en 1re lactation et d’un peu plus de 300 vaches de 2e lactation ou plus. Les prélèvements étaient réalisés toutes les deux semaines et les animaux étaient suivis durant les 305 premiers jours de leur lactation. Ces vaches ne présentaient pas de signes cliniques visibles de mammite, elles étaient en apparence saines. Les échantillons de lait ont été analysés au laboratoire afin d’identifier les bactéries présentes dans le lait et pour mesurer le CCS et la composition du lait (taux de gras, protéines et lactose). Les vaches sélectionnées faisaient partie de cinq fermes utilisant des robots de traite, nous étions donc aussi en mesure de suivre la production laitière quotidienne de chacun des quartiers (plutôt que la production totale de la vache).
Dans le tableau 1, nous avons regroupé les différents résultats. D’abord le premier groupe (en vert) : plusieurs espèces bactériennes sont souvent présentes dans les échantillons de lait, mais ne semblent pas capables de persister dans les quartiers de la glande mammaire. Nous avons peu d’information concernant leurs impacts sur le CCS et sur la production laitière du quartier, mais ces effets semblent faibles. Ces espèces bactériennes auraient donc possiblement peu de conséquences et, dans la plupart des cas, on ne devrait probablement pas s’en inquiéter.
Le deuxième groupe (en jaune) est plus embêtant. Ces espèces bactériennes (Lactococcus garviae, Staph. chromogenes, Staph. haemolyticus, Staph. simulans et Staph. xylosus) semblent, pour la plupart, capables de persister dans la glande mammaire et causent des élévations du CCS qui ne sont pas extrêmes, mais tout de même notables. Par contre, elles ne semblent pas affecter la production laitière du quartier. Lorsqu’une de ces espèces bactériennes sera rapportée dans un échantillon de lait d’une de vos vaches, il faudra évaluer la question au cas par cas. Est-ce que cette vache va déjà mieux, son CCS est-il revenu à la normale depuis que l’échantillon a été prélevé? De plus, bien que l’impact économique de ces espèces bactériennes soit minime, leur présence en grand nombre dans votre troupeau pourrait affecter le CCS de votre réservoir de lait. Ce seraient donc des bactéries « à surveiller ».
Enfin, les espèces bactériennes du troisième groupe (en rouge) sont clairement nos « truands ». Dans cette liste de « criminels les plus recherchés », on trouve Staph. aureus, Staph. epidermidis, Strep. dysgalactiae et Strep. uberis. Certaines de ces espèces peuvent persister pendant plusieurs mois et elles causent des élévations très importantes du CCS. Étant donné le nombre parfois limité de certaines espèces bactériennes dans notre étude, il a été difficile de démontrer les pertes de production laitière. On note tout de même une réduction moyenne de 1,7 kg/j pour les quartiers de vaches en 1re lactation lorsqu’un Strep. dysgalactiae était identifié (passant de 7,9 kg/j pour un quartier sain à 6,2 kg/j). De même, les quartiers de vaches en 2e lactation ou plus où un Staph. aureus était isolé du lait produisaient en moyenne 2,3 kg/j de moins (passant de 10,2 kg/j pour un quartier sain à 7,9 kg/j). Dans ce cas, on note que les pertes de production sont majeures (>20 %).
La présence d’une bactérie au nom compliqué n’est donc pas nécessairement signe de problème majeur. L’important n’est pas uniquement de savoir quelle bactérie est isolée, mais aussi dans quel contexte elle apparaît : CCS, production, persistance et état clinique de la vache doivent guider la décision. En cas de doute, discutez-en avec votre médecin vétérinaire : une bonne interprétation vaut souvent mieux qu’une réaction précipitée.